vendredi 9 septembre 2016

Petite défense de M. de Saint-Simon (à l'usage de ceux qui estimeraient à tort qu'il pourrait en avoir besoin)


Les représentations des épisodes des Mémoires de Saint-Simon interprétés par William della Rocca sont le plus souvent suivies d'un petit buffet auquel chaque spectateur a gentiment contribué et qui permet aux uns et aux autres d'échanger leurs impressions, de féliciter ou de critiquer le comédien, de poser toutes sortes de questions. Beaucoup savent que j'ai contribué au choix des textes et s'adressent à moi pour éclaircir tel mystère réel ou supposé.  
Il n'est guère raisonnable d'espérer que chaque spectateur soit d'emblée parfaitement informé de l'identité de Monsieur, de Madame, de Monseigneur ou de la liste des bâtards de Louis XIV. Le petit programme envoyé par courriel à chacun a pour but d'apporter un certain nombre d'informations mais celles-ci, trop rapidement lues, peuvent être oubliées ou s'avérer insuffisantes.

Outre ces demandes ponctuelles de renseignements auxquelles je réponds dans la limite de mes compétences, je suis régulièrement surpris d'entendre de la bouche de personnes pourtant instruites de rares mais persistantes variations sur le thème : qui peut s'intéresser à toutes ces petites histoires aujourd'hui ? Les réactions de ce genre, bien que, fort heureusement, très minoritaires parmi l'ensemble du public, peuvent êtres réparties en deux catégories à peu près aussi nombreuses : celles qui récusent tout intérêt à ce ramassis de ragots, ces commérages douteux parfois rapprochés des magazines de bien modeste niveau comme Gala ou Point de vue. D'autres vouent le chroniqueur de la cour aux gémonies pour avoir consacré sa vie à relater faits, gestes et caractères de courtisans d'un Ancien Régime abominable, insupportable à toute âme républicaine. Saint-Simon ne mérite donc, selon eux, que mépris et indignation.

Dans le premier cas, je songe aussitôt à la réaction première de Jean Schlumberger chargé par le comité de lecture de Gallimard de lire le manuscrit de Du côté de chez Swann et le refusant avec le plein accord d'André Gide, sous prétexte que "ce livre plein de duchesses" n'avait rien à voir avec la bonne littérature, et que son auteur frayait, pour reprendre le mot de Gide, "du côté de chez Verdurin". De même, certains contemporains de Rousseau ne lui reprochaient-ils pas de consacrer des pages entières de ses Confessions à analyser les sentiments d'un enfant, comme si cela pouvait être intéressant, alors que ce sont précisément ces pages qui nous émeuvent aujourd'hui le plus et qui font rayonner pour les lecteurs de tous âges et de toute condition le génie de Jean-Jacques ? Proust n'a-t-il pas écrit des pages insurpassables sur la capacité de l'écrivain, du peintre, de tout créateur, de sublimer l'apparente insignifiance du sujet ? Pour l'oeil de l'artiste, la plus modeste église vaut la sublime cathédrale. Il est du reste curieux de constater que les plus grands écrivains de langue française, Saint-Simon, Rousseau, Proust, ont tous, à un moment ou à un autre, été accusés de ne s'intéresser qu'à des vétilles.

Encore faut-il souligner que les personnages de Saint-Simon, pour tout esprit féru d'histoire sont bien loin d'être insignifiants. Ils nous éclairent sur la vie et la politique à la cour, à Versailles, en France, en Europe. L'immense architecture des Mémoires n'est pas une collection de vues "à la lorgnette"; elle est toute entière construite sur la vérité âprement défendue par l'auteur comme l'a démontré Marc Hersant dans sa thèse sur "Le Discours de vérité dans les Mémoires du duc de Saint-Simon", une vision du monde tout aussi cruelle mais plus variée, plus nuancée, voire plus ouverte que notre triste mondialisation.

De là à penser qu'il faut être royaliste pour s'intéresser à Saint-Simon, seconde objection majeure formulée par certains spectateurs occasionnels, c'est signifier qu'on ne peut admirer Chartres, Amiens et Piero della Francesca qu'à condition d'être catholique, lire la poésie chinoise qu'en étant taoïste, aimer Faulkner qu'en connaissant le sud des Etats-Unis comme sa poche. C'est en réalité fermer toutes les portes de l'intelligence, de l'esprit, de la sensibilité et de l'imagination.

Un jour, au Musée de Tours, dont je présentais les collections à un groupe de psychanalystes venus à l'occasion d'un congrès, je m'attardais un peu longuement devant les deux merveilleux Mantegna, Le Christ au Jardin des Oliviers et La Résurrection, m'efforçant de célébrer leur beauté et d'éclairer les raisons de la fascination que de telles oeuvres peuvent exercer. A l'issue de cette visite, l'une des psychanalystes s'approcha de moi pour me dire qu'en effet les deux tableaux méritaient bien notre admiration, tout en ajoutant, comme une réserve fondamentale : "évidemment, il y a le sujet !". Dans son esprit, certainement, l'émotion esthétique ne pouvait se délier de la croyance religieuse. Sans la foi, l'émotion ne pouvait qu'être superficielle, circonstanciée et retenue. Pourtant, moi-même je n'ai pas cru devoir me convertir au bouddhisme pour admirer la transfiguration spirituelle des sculptures khmeres ni sacrifier aux dieux de l'Olympe pour me sentir emporté par la frise des Panathénées.




Saint-Simon provoque chez quelques lecteurs ou spectateurs une animosité intempestive, révélatrice d'une incompréhension profonde de ce qu'est le travail de l'écrivain et de l'historien, tributaire de son époque et de son milieu, et, accessoirement, une troublante méconnaissance des travers de l'humanité. Où trouver en effet dans toute la littérature française une étude de moeurs aussi poussée, une galerie aussi éblouissante de portraits en actes, cette multitude de scènes de la vie de la cour dont les protagonistes se livrent sous nos yeux à une véritable "guerre des signes" (1), si proche de la nôtre ? Entre des centaines d'autres exemples, Saint-Simon lui-même exigeant des parlementaires qu'ils saluent les ducs et pairs en soulevant leur bonnet, la princesse d'Harcourt cherchant délibérément à bouleverser à son profit la hiérarchie des tabourets, Vaudémont s'emparant à Marly d'un siège à dos pour qu'insensiblement on le lui accorde à Versailles, toutes ces faveurs recherchées, ces requêtes tour à tour tempétueuses et suppliantes, ces stratégies de salon sont-elles éloignées des calculs de nos contemporains, affamés de reconnaissance, de titres, de hochets, ou, à défaut de situation sociale dominante, de voyages, de vêtements, d'accessoires, de signes enfin qui marquent en effet plus profondément encore qu'une mécanique de cour l'esprit aliéné de notre temps ?

La pertinence et la cruauté des tableaux de Saint-Simon n'auraient pas tant de force sans la vertu d'un style au fil de la plume, ne se refusant aucune liberté lexicale ou grammaticale qui permette de mieux saisir la quintessence d'un personnage ou d'une situation, quitte à emprunter aux univers linguistiques les plus variés, comme lancé dans une conversation infinie avec le lecteur. Dans Du côté de chez Swann, le grand-père du narrateur goûtant "ignorance ou panneau" dans la phrase de Saint-Simon citée par Swann, n'est qu'un des innombrables admirateurs d'un style absolument unique, faisant se cotoyer dans une même phrase langage de cour et vocabulaire populaire, cadence classique et répétition délibérée, anacoluthes et alexandrins, ruptures et harmonie, longs développements et accelerandi abrupts. L'écriture vive, contrastée, parvient à enchasser dans les mots une matière éclaboussante de vie. L'instinct de l'écrivain fait se succéder à un rythme enivrant portraits, scènes, histoires. "Un Tacite à la Shakespeare" écrivait Sainte-Beuve, évoquant dans une même formule la cruauté sèche de l'un et le souffle enflammé de l'autre. C'est ce feu sans aucun doute qui faisait dire à Jean Cocteau que "la plume de notre duc trouait la feuille".

Saint-Simon manque à notre époque. Beaucoup de ceux qui se sont approchés des cercles de la puissance politique et sociale s'y sont essayé. Mais il ne suffit pas d'un sens aigu de l'observation, d'une connaissance approfondie de l'humain, d'une maîtrise absolue du style, ce qui est déjà beaucoup demander; il faut en outre la conviction d'écrire au nom de la vérité une et indivisible. On peut aujourd'hui la relativiser voire la ridiculiser; cette fixité, qui n'est pas qu'un absolu politique, donne sa force à l'entreprise des Mémoires. Son oubli ne permet pas d'appréhender le lieu d'où Saint-Simon juge et pèse les âmes, au mépris des applaudissements mercenaires. Car elle est à la fois la source, l'inspiratrice et l'instrument de son génie. Nier l'intensité de cette flamme initiatrice, c'est en effet réduire l'oeuvre, Mémoires de Saint-Simon ou Recherche de Proust, à une collection de vignettes que l'on se refuse à lire, à écouter dans leurs vraies lumières, celles de l'Histoire et de la Littérature.


Philippe Le Leyzour

(1) J'emprunte cette expression à Marc Hersant, op. cit., page 793.

lundi 28 décembre 2015

L' "Allégorie de la présentation de Philippe V à l'Espagne" par Henri de Favanne




Le tableau d'Henri de Favanne (Londres, 1668 - Paris, 1752), Allégorie de la présentation de Philippe V à l'Espagne fait partie des collections du musée national du château de Versailles. Il est ainsi décrit dans l'ouvrage de Nicolas Guérin, Description de l'académie royale des arts de peinture et de sculpture (Paris, 1715) : "Il représente Philippe de France, duc d'Anjou, reconnu roi des Espagnes par droit de succession, et par le testament de Charles II, mort sans enfant. L'heureux Génie de ces royaumes, sous la figure d'un jeune homme ayant une flamme de feu sur la tête, est élevé sur une nuée, préside à cette importante action pour marquer la sagesse avec laquelle les Espagnols se sont conduits dans une conjoncture si délicate. Le jeune prince paraît présenté par la France, et reçu par l'Espagne à genoux avec autant de respect que de reconnaissance; ce qui se passe en présence du cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, parce qu'il est un des Grands d'Espagne qui a eu plus de part au ménagement de cette grande affaire. Et pour faire connaître toutes les difficultés qu'il a fallu surmonter par la mettre à fin, le peintre dans le lointain du tableau a feint que toutes les passions des hommes qui pourraient s'y opposer soient mises en fuite par Hercule. Le fleuve qui est peint au bas du tableau est Bidassoa, qui fait la séparation des deux royaumes de France et d'Espagne."

Né à Londres en 1668 de parents français, Favanne s'est formé en France auprès de René-Antoine Houasse à partir de 1687. Pendant son séjour à Rome, où il fut pensionnaire de l'Académie de France de 1695 à 1700, il se lia d'amitié avec Jean Bouteroue d'Aubigny, secrétaire de Anne Marie de La Trémoille, bientôt princesse des Ursins. Après son retour à Paris, Favanne fut agréé à l'Académie de peinture le 29 janvier 1701 sur présentation de l'esquisse (aujourd'hui au musée des beaux-arts d'Orléans) de ce tableau avec lequel il devait être reçu académicien le 23 août 1704. D'Aubigny le fit venir à Madrid où il séjourna de 1706 à 1713, quand Mme des Ursins, camarera major de la reine Marie Louise Gabrielle de Savoie, confidente et conseillère du roi et de la reine d'Espagne, était au faîte de sa puissance. Revenu en France en 1714, l'année même de la disgrâce de la princesse des Ursins, chassée d'Espagne par la seconde épouse de Philippe V, Elisabeth Farnese (on se souvient de la rage cruelle de la nouvelle reine d'Espagne qui "redoublant de furie et de menaces, se mit à crier qu'on fît sortir cette folle de sa présence et de son logis". Saint-Simon, Mémoires, Pléiade, tome V, page 160), il commence aussitôt le décor du château de Chanteloup, près d'Amboise, propriété depuis 1708 de Bouteroue d'Aubigny, peut-être en l'occurence prête-nom de Mme des Ursins. Le château fut en effet reconstruit en 1711 d'après les plans de Robert de Cotte, à un moment où Mme des Ursins se mit à espérer d'obtenir "en souveraineté la Touraine et le pays d'Amboise".

Le décor du plafond de la galerie, tout à la gloire de Philippe V, célèbre indirectement le rôle et l'influence de la princesse. Chanteloup, acquis par le duc de Choiseul en 1761 et considérablement transformé et embelli, fut détruit en 1825 par la "Bande noire" qui démolissait de nombreux édifices pour en récupérer les matériaux. Plusieurs tableaux, parmi lesquels des esquisses pour la galerie, permettent d'en imaginer le décor. Certains se trouvent dans des collections publiques (ainsi au Louvre, La Force et la Justice; au musée des beaux-arts de Lille, La Réduction des royaumes de Valence et d'Aragon; au musée des beaux-arts de Tours, La Bataille d'Almanza).

N'ayant jamais travaillé pour le Roi, ayant réalisé son chef d'oeuvre loin de Paris, en Touraine, pour un château détruit au début du 19ème siècle, Favanne fut longtemps oublié des historiens de l'art. Il fut redécouvert grâce à la perspicacité d'Antoine Schnapper, éminent spécialiste de la peinture française des 17ème et 18ème siècles, qui consacra au peintre plusieurs articles décisifs et encouragea certains de ses étudiants à poursuivre les recherches. 

Bibliographie :
A. Schnapper, "Musée des beaux-arts d'Auxerre. Deux tableaux de Henri de Favanne", La Revue du Louvre et des Musées de France, 1972, numéro 4-5.
A. Schnapper, "Traces du décor peint par Henri de Favanne (1668-1752) pour le château de Chanteloup", La Revue du Louvre et des Musées de France, 1984, numéro 5-6.
G. Allain-Bernard, "Nouveaux documents sur Henri de Favanne", Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art français, année 1996.
Chanteloup, un moment de grâce autour du duc de Choiseul, catalogue d'exposition, musée des beaux-arts de Tours, 2007.





mardi 6 octobre 2015

La comtesse de Verue

Jeanne Baptiste d'Albert de Luynes, comtesse de Verue (1670-1736), dont Saint-Simon raconte la vie mouvementée à la cour de Savoie, s'enfuit de Turin en 1700 et s'installe à Paris dans un hôtel particulier rue du Cherche-Midi. La mort de son mari en 1704, son habileté à tirer parti du système de Law et à s'en retirer à temps pour éviter la débâcle, firent d'elle une femme riche et influente, très liée aux Condé et tout particulièrement à Monsieur le Duc, tout-puissant ministre après la mort du Régent. 
Madame de Verue reste célèbre dans le domaine de l'histoire de l'art et de la bibliophilie pour ses fabuleuses collections de tableaux et de livres précieux. Elle appréciait la peinture nordique du Siècle d'or et contribua à en imposer le goût au détriment de la peinture italienne. Ses Bruegel, ses Ruysdael, ses Wouverman, ses Teniers, ses Dou, ses Rubens étaient célèbres. Mieux encore, l'une des toiles les plus célèbres du Louvre, le Charles 1er d'Angleterre de Van Dyck était le clou de sa collection nordique.



Moins nombreux, l'ensemble de tableaux français qu'elle exposait dans la galerie de son hôtel était prestigieux en raison de la présence de L'Inspiration du poète de Nicolas Poussin et de nombreuses toiles de Claude Lorrain. Elle léguera le Poussin et le Van Dyck au marquis de Lassay et plusieurs Claude à son amant, le baron Glucq de Saint-Port. 
"Sa maison est moins meublée qu'elle n'est boutique accablée de tout ce qu'il y a de plus rare et de plus précieux en bijoux, en meubles, en porcelaines, en lustres, en argenterie, en tableaux, même en livres curieux." (Saint-Simon, cité par N. Wansart, L'entourage de la comtesse de Verue : une circulation originale des oeuvres d'art, Cahiers Saint-Simon n° 37, année 2009)
Sa bibliothèque était également exceptionnelle. Très cultivée, grande lectrice, elle s'attachait, pour les oeuvres qui lui plaisaient, à en acquérir le manuscrit et toutes les éditions. Curieuse de la littérature de son temps, elle achetait beaucoup de nouveautés. Sciences, géographie, musique, romans, théâtre, tout l'intéressait, y compris les livres interdits, qu'ils soient de caractère religieux, philosophique ou galant. La vente de la bibliothèque Verue en juin 1737 attira de très nombreux amateurs, collectionneurs et libraires. Celle des tableaux avait eu lieu trois mois plus tôt et de nombreux acquéreurs se disputèrent les tableaux les plus prestigieux.
Si l'hôtel de la comtesse de Verue, rue du Cherche-Midi, a été détruit, on sait qu'il était décoré selon la dernière mode comme en témoigne le plafond peint par Claude III Audran, aujourd'hui conservé et exposé au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Il s'agit d'un charmant exemple du style rocaille des années 1720, comme il en existe dans d'autres châteaux d'Ile-de-France, ainsi à Champs-sur-Marne ou à Réveillon.
Personnalité attachante, libre et déterminée à prendre son destin en main, Mme de Verue rédigea elle-même son épitaphe : 
"Ci-gît dans une paix profonde
Cette dame de volupté
Qui, pour plus grande sûreté,
Fit son paradis en ce monde !"
Elle inspira au moins deux romans (La Dame de volupté d'Alexandre Dumas et Jeanne de Luynes, comtesse de Verue de Jacques Tournier), ainsi qu'un film inégal dont la fin s'éloigne de la vérité historique, La Putain du roi, réalisé en 1990 par Axel Corti.




Photos : William della Rocca

Le portrait de l'Abbé de Rancé par Hyacinthe Rigaud

Comme le raconte Saint-Simon dans ses Mémoires, son désir de posséder le portrait d'un homme aussi admirable que Rancé, abbé de la Trappe, lui fit imaginer un amical complot destiné à vaincre, sans qu'il s'en rendît compte, la modestie affichée du modèle malgré lui.
Saint-Simon connaissait bien Rigaud qui, à la demande de son père, le duc Claude, avait exécuté en 1692, si l'on en croit le livre de comptes de l'artiste, son propre portrait à l'âge de dix-sept ans, vêtu d'une armure de fantaisie. Saint-Simon venait de participer à sa première campagne militaire à l'occasion du siège de Namur (tableau aujourd'hui conservé au Musée des Beaux-Arts de Chartres).



En 1696, il fait peindre par Rigaud le célèbre portrait de Rancé, qu'il conservera jusqu'à sa mort dans sa chambre de La Ferté-Vidame et qu'il léguera à l'abbaye de la Trappe où il se trouve toujours. Le mémorialiste fait état du succès de ce portrait et des nombreuses répliques, intégrales ou partielles, qu'on réclama au peintre. La plus célèbre d'entre elles est exposée dans les salles du Musée Comtadin-Duplessis à Carpentras. Elle faisait partie des collections du fondateur de la Bibliothèque Inguimbertine, Monseigneur d'Inguimbert (1683-1757), lui-même ancien trappiste, qui l'avait reçue de son protecteur le Pape Clément XII, lors de son départ de Rome en 1735 pour le siège épiscopal de Carpentras. Jean-François Delmas, directeur de la Bibliothèque-Musée Inguimbertine, que nous remercions vivement pour son aimable accueil, émet l'hypothèse que le tableau avait été acquis, lors d'un de ses séjours parisiens, par Neri Corsini, neveu de Clément XII, qui commanda à Rigaud son propre portrait.
Bien qu'elles soient malheureusement mutilées, les armoiries du souverain pontife Clément XII Corsini sont reconnaissables en haut du cadre sculpté et doré. Un tel présent était d'autant plus significatif que d'Inguimbert avait fait paraître dix ans plus tôt, en 1725, en italien, une vie de l'abbé de Rancé.
Exposé à l'Hôtel-Dieu de Carpentras, le tableau a été transféré dans la galerie du Musée Comtadin-Duplessis en 1888. Rappelons que c'est pour répondre à la suggestion de son confesseur l'abbé Seguin, originaire de Carpentras et admirateur de la Trappe, que Chateaubriand écrivit sa Vie de Rancé, publiée en 1844. On peut y lire le témoignage d'une admiration exaspérée à l'égard du mémorialiste : 
"Saint-Simon serait très croyable dans ce qu'il rapporte s'il pouvait s'occuper d'autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui des autres, on serait tenté de croire qu'il avait des doutes sur sa race. Il semble n'abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté. Louis XIV l'accusait de ne songer qu'à démolir les rangs, qu'à se constituer le grand maître des généalogies. Il attaquait le parlement et le parlement rappela à Saint-Simon qu'il avait vu commencer sa noblesse. C'est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l'auteur, mais heureusement il avait un tour à lui; il écrivait à la diable pour l'immortalité."
La pique est savoureuse de la part de Chateaubriand dont Mme de Boigne écrivait :
"Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle." (Mémoires de la comtesse de Boigne, tome 1, Mercure de France, p. 200)



Photos : William della Rocca

lundi 14 septembre 2015

Les résidences parisiennes de Saint-Simon


On sait que Saint-Simon naquit dans l'hôtel Selvois, au numéro 6 de la rue Taranne (situé à l'emplacement de l'actuel carrefour de la rue des Saint-Pères et du boulevard Saint-Germain). Il habita jusqu'en septembre 1714 dans cet hôtel construit en 1670 sur les plans de Daniel Gittard et presqu'aussitôt loué au duc Claude, son père.

Ensuite, et jusqu'en octobre 1746, sa résidence parisienne était rue Saint-Dominique (actuelle numéro 218 boulevard Saint-Germain, où une plaque rappelle que Saint-Simon y rédigea une partie des Mémoires). L'hôtel, comme seize autres maisons voisines, avait été édifié par les Jacobins à la fin du dix-septième siècle sur des terrains leur appartenant, tirant de l'ensemble de ces locations un revenu conséquent permettant de financer constructions ou agrandissements de leur couvent, dont l'actuelle église Saint-Thomas d'Aquin était le sanctuaire. Il est intéressant de relever qu'à partir de 1736, Montesquieu habita vis-à-vis l'hôtel Saint-Simon. On sait que Montesquieu et Saint-Simon se fréquentèrent et que le Spicilège garde trace d'au moins deux visites de Montesquieu à La Ferté.




De fin 1746 à octobre 1750, Saint-Simon occupa l'hôtel situé au numéro 17 de la rue du Cherche-Midi (autre plaque sur la façade de cet hôtel bien conservé), qu'il louait aux Bénédictines du Saint Sacrement. Cependant celles-ci ayant décidé de vendre l'hôtel au marquis de Rothelin, Saint-Simon fut contraint de déménager de nouveau.




Il s'installa alors dans l'hôtel Desmaretz, rue de Grenelle où il mourut; cet hôtel, mitoyen du couvent de Panthémont, fut détruit peu avant la Révolution. Il occupait l'emplacement de l'actuel hôtel Maillebois, au numéro 102.


Bien entendu, au moins jusqu'à la mort du Régent, Saint-Simon résidait le plus souvent à Versailles, d'abord dans l'appartement de son beau-père, le maréchal de Lorge, puis, grâce aux nouvelles fonctions de son épouse, qui fut nommée en 1710 dame d'honneur de la duchesse de Berry, dans un bel appartement situé dans le Gros Pavillon, séparant les deux cours de l'aile Nord. Par ailleurs, Saint-Simon possédait, dans Versailles, l'hôtel - sans doute assez modeste et où lui-même résida peu - que son père avait fait construire en 1686, derrière les Grandes Ecuries, à l'emplacement de l'actuel numéro 38 avenue de Saint-Cloud, et dont il ne subsiste rien.

En outre, très attaché à son château de La Ferté, il y séjournait régulièrement à Pâques, profitant de ce séjour pour faire retraite à la Trappe pendant la Semaine sainte, et durant l'été et l'automne. De 1723, date marquant la fin de la Régence, à 1743, année de la mort de la duchesse, Saint-Simon réside la moitié de l'année à La Ferté.


Photos : William della Rocca